Imploitation

Deux sociologues suédois, Alexander Bard et Jan Söderqvist, ont écrit en 2008 un livre qui, à mon avis, est la première pierre de l’édification d’une théorie sociologique des changementsbard-et-sunderqvist sociaux induits par la nouvelle dynamique entre les individus qu’on peut voir à l’œuvre sur internet (pour le dire simplement). Les Netocrates est un livre important, qui pose des jalons pour qui veut comprendre et analyser le grand chambardement actuel. A tel point, que je vais y revenir assez souvent dans cette recherche/action/participation/observation. Malgré les dégaines des auteurs sur la couverture, c’est assez bien fait et assez abouti sur certains points. Sur d’autres, ça demande à être creuser. Ils inventent de nouveaux concept, à partir de ceux de Michel Foucault et Gilles Deleuze. Un de ceux-là est l’ »imploitation ». Je n’ai pas le livre sous la main (je le prête assez régulièrement, il faut faire tourner), mais je le récupère bientôt et je reviendrai alors sur la définition précise du terme. En attendant, voici ce que les auteurs en disent dans une interview accordée à Chronicart.com :

Q. : Contrairement à ses prédécesseurs des classes dominantes, l’aristocrate et le bourgeois, ce ne sont ni la cour ni l’argent qui intéressent le netocrate mais le divertissement, le fait de prendre son pied, notamment via l’« imploitation », l’exploitation personnelle, secrète et exclusive. Concrètement, quels genres de trips pourraient lui correspondre ?

Alexander Bard : Tout le problème de l’« imploitation », c’est qu’on ne peut pas en parler dans un article ou dans une interview : il suffit de donner un exemple dans un média de masse pour qu’il perde automatiquement sa nature « imploitante », justement. Si vous dites dans un journal ou dans une émission de télévision que telle ou telle façon de s’habiller est tendance ou que telle île est l’endroit idéal pour passer ses vacances, toute la valeur « imploitante » réelle disparaît – comme c’est le cas pour la « hype ». Les netocrates ne veulent pas partager leurs intérêts sur la place publique avec n’importe qui : ils restent dans leurs réseaux fermés, sélectifs, et ce n’est qu’à travers ces réseaux qu’ils distillent leurs recommandations à un haut degré d’attraction sociale.

Jan Söderqvist : Une fois que vous révélez des conseils de consommation dans la presse à gros tirage, elle perd évidemment sa valeur exclusive. En un sens, cela signe la fin de la consommation ostensible, celle que tout le monde peut imiter. La consommation devient discrète, à l’attention de ceux qui savent.

Aujourd’hui, je suis arrivé à ma destination finale. Rabat – Tanger en train ; Tanger – Tétouan en car ; puis sept heures de car sur la nationale 2 qui relie avec un million de virages les villes de Tétouan et d’Al Hoceima. Le long de cette route épique qui serpente à travers les montagnes du Rif, il y a un village. Je m’y suis arrêté une nuit avant de prendre un chemin de traverse, un mince sentier, reliant le village en question, dont ma mère est originaire, au hameau au fin fond d’une vallée, d’où est originaire mon père. Trois heures de marche à pied, durant lesquelles tu manques de tomber à chaque pas. Et gare à toi si ce devait être le cas, car tu en aurais pour un long moment à te casser la gueule. Tant et si bien qu’il te faut t’arrêter pour admirer le paysage. Lequel est à couper le souffle. Les majestueuses montagnes du Rif donnent l’impression d’être minuscule, tandis que le vaste ciel vous grandit les poumons d’abord, l’esprit ensuite. Le long du chemin, on croise peu de gens, une fontaine et des arbres fruitiers. Ne t’aventure pas à y toucher, parce que quelqu’un là-haut te regarde. Il y a Dieu, certes, mais il y aussi Allouch, qui zieute si tu ne lui vole pas une figue. Mais en l’état, je fais partie des meubles. Ma tête est identifiée, ils savent que je suis le fils de celui-ci, le petit-fils de celui-là et le neveu du voisin. Bref, ajoutez à cela le silence, l’air pur, les petites bêtes qui vivent en liberté, celles qui vivent paisiblement dans leur enclos, le paysage imposant, tout ça est pour moi un paradis.

C’est à un roi de sinistre mémoire que l’on doit l’isolement et le faible état de développement du nord du Maroc. Et c’est grâce à la bonne volonté d’un roi populaire que la région connaît un boum sans précédent. Ça construit de partout. Des routes à gogo. Et, alors qu’il fallait se farcir sept heures de routes pour faire les 240 kilomètres qui séparent Tétouan à Al Hoceima, la nouvelle rocade méditerranéenne en cours de construction diminuera ce trajet de quatre heures. Avec cette autoroute vont venir des cohortes de touristes qui, s’ils vont effectivement amener des devises et participer au développement de la région, vont néanmoins débarquer en masse, en faisant du bruit, des odeurs et des saletés. Mais surtout du bruit.

Aujourd’hui encore, j’ai entendu un « shab n’ralej » faire des projets de maison d’hôtes et de randonnées touristiques dans les montagnes. J’ai eu une vision d’horreur, pleine d’allemands en short et de grosses dondons rougissantes exposant leur volumineux postérieurs. Oui, en fait, le type en question voulait « exploiter » la région. Et il apparaît que moi, je veux l’imploiter, la garder pour moi, lui conserver son caractère exclusif que je ne partagerai qu’avec des gens choisis. Ce qui distingue exploitation et imploitation c’est le choix. L’exploiteur n’a pas d’autres choix que de faire un maximum d’argent, c’est l’horizon de sa pensée, sa raison d’être et d’agir. L’imploiteur, lui, a le choix. Il choisit ce qu’il révèle, il choisit ce qu’il cache ; entre l’argent et profiter des bienfaits de Dieu, il choisit la seconde option. La cupidité, l’appât du gain n’intéresse pas l’imploiteur, ou plutôt il a d’autres préoccupations.

Alors voilà, je suis pour le développement du Maroc, évidemment, mais pas à n’importe quel prix, et surtout pas au prix de la paix et du silence de mes montagnes. Raison pour laquelle vous pouvez toujours vous brosser pour vous dire où se trouve mon paradis. :-)

Et avis aux touristes en short et aux dondons aux gros culs : on ne connaît pas l’âge de Allouch, mais il a gardé et entretenu sa vieille pétoire des années ’20 et il s’est encore s’en servir ¨¨…c’est une blague, hé !….il a un nouveau flingue :-D

One Response to “Imploitation”

  1. J-76/75 – Jailbroken Says:

    [...] fascinée par tant de maestria et d’inconsciences. – Sardines : Certes, je suis un imploitant, en bon netocrate que je me targue d’être. Mais là, sur le coup, il faut que je partage cette adresse. A [...]