Chaïb

Un homme qui sied à mon cœur.

J’ai vécu pendant 35 ans en Belgique. J’ai habité pendant trente ans dans ces quartiers dont l’inoubliable Benny B.benny-b disait que « la police aime à y passer les trois quarts de la journées » (En bref, dans les quartiers craignos d’une commune craignos de Bruxelles). J’y ai fait l’enseignement catholique traditionnel jusqu’à l’université, catholique elle aussi. J’y ai croisé le beau linge de la Belgique, les fils de… qui allaient prendre la relève de papa J’ai bossé douze ans dans les affaires publiques à Bruxelles, deuxième centre de décision du monde. J’ai rencontré des dizaines et des dizaines de gens, de toutes sortes, de tous formats, de toutes confessions et de tous niveaux d’éducation. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme Chaïb.

Imaginez un gaillard solide (pouah, le méchant pléonasme…mais en même temps, lorsqu’on voit le gars, le pléonasme est de mise) au jeans approximatif, au polo propre mais pas repassé, des Nike Air (les indestructibles) aux pieds. Il a le visage mangé par le soleil du Rif. Il vit sur la terre de ses parents, seul depuis que sa mère à pris l’exode vers la ville, comme les dizaines de milliers de marocains qui quittent la campagne chaque mois. Ses maigres récoltes lui permettent de vivre correctement, sans le moindre excès. La terre en question se trouve dans une commune rurale, d’une province (Al Hoceima) principalement agricole. Jusque là, rien de bien particulier, me diras-tu, cher lecteur, et tu auras raison. Jusque là,  et tant qu’il n’ouvre pas la bouche (à laquelle, malheureusement, il manque une canine, perdu dans des circonstances mystérieuses, ce qui abîme un sourire qu’il avait large et généreux), si on ne se fiait qu’à son allure, à son regard sombre, ses mains calleuses, ses joues mal rasées, et sa mine patibulaire, effectivement, il ne dépareille pas lorsque, en fin de journée, il quitte son havre de paix pour aller s’acheter son journal et le lire dans le brouhaha du « Café Jardin ». Non, il ne paye pas de mine.

Et pourtant, c’est un tueur.

Au détour d’une conversation, il entreprend de déclamer de longs passages (en version originale sous-titrée) du Vieil homme et la mer et de t’expliquer ensuite le lien qu’il fait avec la vie d’Hemingway et la conversation en cours, choisissant la langue adéquate (amazigh/arabe/français/anglais) en fonction du mot qu’il veut utiliser. Il garde l’espagnol pour les insultes.

Il a lu Les Misérables. Mais pas comme la plupart de ceux qui l’ont lu (ou le prétendent). Il en est l’exégète, il connait la personnalité des personnages, leur destin et la manière dont Hugo a agencé son histoire. Il peut, là aussi, accrocher à la conversation un passage de la volumineuse histoire. Par exemple, voici la réponse qu’il me fît lorsque je lui demandais son sentiment après une turpitude dont il fut la victime : L’âme haute et sereine, inaccessible aux passions et aux émotions vulgaires, dominant les nuées et les ombres de ce monde, les folies, les mensonges, les haines, les vanités, les misères, habite le bleu de ciel, et ne sent plus que les ébranlements profonds et souterrains de la destinée, comme le haut des montagnes sent les tremblements de terre. Personnellement, ça me la coupe.

Bref, de Mohamed Choukri à Balzac, en passant par Stendhal, il a beaucoup lu. Il lit. Outre la rareté de cette pratique en terre marocaine en général, et dans ses campagnes en particulier, il faut préciser que s’il lit, il interprète aussi, il comprend, littéralement, c’est-à-dire qu’il prend avec lui, les mots, de quelques langues qu’elle soit.

Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme lui dans ma vie en Europe. Il me plaît à imaginrenault-18er quelle aurait été sa vie si une fibre par trop romantique ne lui avait fait cédé sa place en 1984 dans la Renault 18 qui devait le conduire clandestinement vers la terre promise d’Europe. Je suis certain qu’il aurait fini directeur dans un établissement scolaire. Son goût des lettres lui a donné une sensibilité et une connaissance de l’âme humaine assez incroyable, qui lui aurait permis de faire carrière comme on dit. Un Rastignac du Rif, en somme. Maktab ché.

Au lieu de quoi, c’est un clochard. Dans ce pays d’ignorants, dans cette campagne déserté par le savoir, un homme fin et lettré comme Chaïb est l’objet au mieux d’un regard perplexe et plein d’incompréhension; au pire, il est considéré comme un fou. Et il n’y a qu’un pas entre ce mieux et ce pire. Autrement dit, on le pointe du doigt, on ne le prend pas au sérieux, on le moque parfois. Et pourquoi ? Parce que lorsqu’il ouvre la bouche, la plupart des gens qui l’entourent ne le comprennent pas. Non pas qu’il soit un personnage complexe, il est juste plein de finesse et d’érudition.

J’aime sa compagnie. Il sait alterner les silences qui conviennent, les fulgurances qui interpellent et les bonnes feintes qui font rigoler. Un compagnonnage précieux. Si sa famille et son voisinage lui vouaient le centième du respect qui lui est dû, je n’aurai pas écrit cet article.

Mais j’ai trop eu souvent l’occasion de le voir mépriser (et encore aujourd’hui) par des ignorants au quotient intellectuel plus bas que celui d’une chèvre; des idiots bas de plafonds, au ventre rebondi, à la gueule grande ouverte de laquelle il ne sortmargarine-aldi que des sornettes; des cuistres qui, sous prétexte qu’ils viennent d’Europe, se comportent comme s’ils sortaient de la cuisse de Jupiter alors que ce ne sont que des gros beaufs, engraissés à la margarine moins cher des magasins moins chers.

Et ce mépris pour les gens de savoir, cette arrogance face à l’incompréhension, cette tendance à rabaisser et salir ceux qu’ils ne saisissent pas, cette attitude face à l’homme de lettres, et ben, c’est une des facettes, pas glorieuse, du Maroc et de ses habitants.

Chaïb, mon ami, apprends, si tu ne le sais déjà, la grande fierté que j’ai à te connaître et le grand plaisir que j’aurai à te revoir bientôt, inch’Allah.

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