Allochtone
Allochtone. Ce mot, popularisé par un blog à l’humeur éponyme, a été utilisé jusqu’à la nausée durant la dernière campagne électorale, et a acquis ses lettres de noblesses médiatiques lorsque la télévision publique a consacré, au mois de novembre, son débat dominical aux « élus allochtones ».
En ouvrant le dictionnaire, on constate d’emblée que la langue française n’a pas destinée ce mot à caractériser un être humain. En zoologie, le terme est utilisé pour désigner l’apparition récente d’une espèce animale dans une région considérée. En géologie, des terrains allochtones sont des terrains qui se déplacent horizontalement dans des régions à la structure géologique particulière. Mais dans les sciences humaines, quel peut bien être l’origine, et les conséquences de l’usage de ce terme ?
Ce sont les Pays Bas qui, depuis 1999, utilisent le terme allochtonen pour définir toutes personnes résidant aux Pays-Bas et qui sont, soit nées à l’étranger et dont au moins un des parents est né à l’étranger ; soit nées aux Pays-Bas et dont au moins un des parents est né à l’étranger. Le Bureau Central des Statistiques (B.C.S.) sentait l’impérieuse et mathématique nécessité de nommer ceux qui, dans la communauté nationale, sont des buitenlanders, des étrangers.
Ce mot a ensuite été importé par la Flandre, qui lui a donné une légitimité juridique et en a étendu le sens. Sont allochtones les personnes qui résident légalement en Belgique, qu’elles aient ou non la nationalité belge et qui remplissent simultanément les conditions suivantes :
- au moins un de leurs parents n’est pas né en Belgique ;
- elles se trouvent dans une position défavorisée en raison de leur origine ethnique ou de leur situation socio-économique précaire. (Décret du Gouvernement flamand, M.B. 28 avril 1998)
Enfin, ces dernières années, le mot allochtone a été repris en Belgique francophone par certains politiques, mais de façon assez maladroite, allant jusqu’à parler de « personnes d’origine allochtone », ce qui, d’un point de vue sémantique, ne veut strictement rien dire. Le trouble vient de ce que d’une part, ni le droit des entités fédérées francophones, ni la Constitution belge, ni la pensée sociale, ni la littérature scientifique de langue française n’utilisent ce terme pour distinguer des citoyens belges en fonction de leurs origines. Et que d’autre part, le sens commun, véhiculé par les médias, prédomine la signification exacte du terme : allochtone serait le contraire d’autochtone. Eux, le contraire de Nous.
Il est à noter que le B.C.S. hollandais distingue les étrangers occidentaux (Westers Allochtonen), originaires d’Europe, d’Amérique du Nord, d’Indonésie, du Japon et d’Océanie ; et les étrangers non occidentaux (Niet-Westers Allochtonen), originaires d’Afrique, d’Asie, d’Amérique Latine, et de Turquie.
Cette différence fondamentale a du « s’égarer » en franchissant le Moerdijk. Car, c’est bien des Niet-Westers Allochtonen dont il est question lorsque l’on parle des allochtones. Le législateur flamand ne s’y est pas trompé, puisqu’il a ajouté le critère socio-économique au critère ethnique. L’allochtone est donc un étranger, mais pauvre. Un étranger au monde occidental.
La responsabilité des médias dans la propagation de ce terme raciste est indubitable.
Raciste ? Oui, raciste. Le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme considère en effet que le discours raciste a évolué et laissé place à un racisme « culturaliste » où l’autre n’est plus réduit à sa différence biologique mais culturelle, comme si cette dernière n’était pas susceptible de modifications, d’influences ou de métissages, enfermant celui qui est ainsi désigné dans une catégorie culturelle d’appartenance.
Ainsi, et pour revenir aux élus allochtones à Bruxelles, si Elio Di Rupo n’est pas un allochtone, Fadila Laanan, elle, l’est et le restera, ad vitam eternam, quoi qu’elle fasse, quoi qu’elle dise.
Les mots ne sont pas innocents. Les médias et – modernité oblige – certains blogs sur le Net propagent cette idée nauséabonde que les allochtones (d’une autre culture et/ou d’une autre religion) sont 1° pour toujours une catégorie à part de la cité, et doivent être approchés et analysé comme tel ; 2° une masse ignare votant pour la plus belle moustache ou pour le plus grand foulard dans un réflexe communautariste primaire ; 3° des élus corrompus et incompétents instrumentalisés et infantilisés par les partis.
Deux éléments tangibles pour appuyer et conclure mon propos.
Les initiateurs d’un site Internet se sont autoproclamés experts dans l’analyse des comportements des Niet-Westers Allochtonen. A un travail journalistique tout à fait honorable s’est substitué lentement, notamment durant la dernière campagne électorale, un procès permanent à charge – toujours à charge – des personnes d’origine étrangère s’impliquant dans la vie publique. Progressivement, l’enquête et les statistiques ont laissés place aux généralités et aux simplifications ; produisant des textes allant de l’amalgame grossier au racisme pur et dur. Dans leur macabre comptabilité post-électorale des élus allochtones, ces internautes – auquel la presse traditionnelle commence à donner du crédit – ont « listé » les élus – belges, forcément belges – d’origine étrangère. Comment ont-ils établie cette liste ? Eux seuls le savent. Ce qui est sûr, et ce qui est révélateur, c’est que deux noms furent « oubliés », deux noms à la consonance blanc-blanc-belge, et qui s’avéraient être deux belges d’origine africaines. Cette omission est plus parlante que n’importe quel article ou justifications. Comment ont-ils le toupet de s’ériger en juges ? Comment font-ils pour distribuer les bons et les mauvais points ? Qu’est-ce qui chez eux nourrit cette prétention inouïe de séparer le bon grain allochtone de l’ivraie étranger. Ils ne s’en cachent plus et le disent ouvertement (cfr. Un commentaire de Pierre–Yves Lambert sur le site « humeur allochtone ») : ce terme n’est là que pour désigner les arabes et les turcs.
Les propos scandaleux d’Isabelle Durant qui, à l’émission de Mise au point du dimanche 11 novembre 2006 a expliqué la faible présence d’étrangers sur les listes Ecolo par la « moindre attractivité » [de ce parti] « car il y a une rétrocession financière destinée à la formation des candidats du parti ! » Donc, à la comprendre, les Niet-Westers Allochtonen qui s’impliquent en politique ne sont intéressés que par l’argent ! L’insulte est énorme, le racisme à peine voilé. Elle sort de la bouche d’une responsable de parti et atteint tout ceux qui se démènent pour ne plus avoir d’étiquettes à porter. Chanter les louanges de la société multiculturelle et refuser la singularité des individus, voilà le paradoxe de cette gauche bourgeoise bohème, issue d’un monde qui n’a jamais existé si ce n’est dans l’esprit enfumé de ces soixante-huitards sur le retour.
L’état de la société dans laquelle nous vivons est de la responsabilité de chaque individu. Ne plus accorder d’importance aux mots – qui plus est ceux utilisés par les experts, les politiques ou les journalistes – c’est laisser le champ libre à une horreur programmée et contre laquelle le combat est quotidien.
Jacques Mercier tenait une rubrique « Dico » dans le quotidien La Libre Belgique. A l’époque, il avait fait référence à ce texte dans cet article.
Et, chose rigolote, en recherchant le texte, je suis tombé sur un texte de Mateo Alaluf, faisant référence au texte de Jacques qui fait référence au mien, mais en lui attribuant la référence. Vous me suivez ? A vous de juger. Bon, en même temps, j’avais pas publié le texte et juste envoyé au-dit Jacques.